29.12.2006
Jean Marie
La note de notre Grillon sur Jojo,m’a ramenée au temps où j’allais à l’herbe aux lapins, le jeudi avec ma grand-mère .Souvent , nous emmenions avec nous un grand garçon costaud qui s’appelait Jean Marie .Il était fort comme un Tuc mais il ne venait pas de Turquie mais de bien plus loin encore.
Jean Marie ne parlait pas le français et le seul mot qu’il connaissait dans notre langue était »maman » et c’est ainsi qu’il nommait toutes les femmes. Ne croyez pas qu’il ne comprenait rien, il n’avait aucun mal à saisir ce que vous vouliez de lui et armé de sa faucille il tondait le pré bien ras, abattant autant d’ouvrage que trois hommes. Son visage lunaire lui valait toutes les sympathies .Jean Marie était notre ami et il riait toujours.
C’était le garçon le plus élégant de tout le quartier car sa maman, une dame veuve, l’habillait en dimanche tous les jours. Quand il ne donnait pas un coup de main dans le voisinage, Jean Marie et sa maman se promenaient bras dessus bras dessous dans le quartier , elle, toujours triste et de noir vêtue, lui souriant dans son beau costume ,son béret bien ajusté sur sa tête rase.
Vous l’avez compris, Jean Marie était simple et, en cette période où les lois n’avaient pas encore tué le bon sens, chacun savait ce qu’il convenait de faire pour aider cette dame .Il était important que cette femme fasse le repassage qui était son gagne pain sans être gênée par ce grand garçon qui ne la lâchait pas d’une semelle dès qu’elle était près de lui.
Les gens ne se réunissaient pas en commission de réflexion, l’aide sociale ne dépêchait pas un bataillon de » yaca faucon », mais Jean Marie se trouvait embauché tous les matins chez l’un ou chez l’autre pour accomplir des tâches à sa portée, ne serait ce que pour balayer les feuilles sur les trottoirs ou curer les lapins .Il repartait chez lui fier du travail accompli, avec en guise de paye, un pot de confiture, ou quelques crêpes, ou même une peau de lapin qu’il revendrait au chiffonnier .Ma grand-mère faisait part à deux, c'est-à-dire qu’elle lui donnait, en plus du solide goûter que nous prenions tous ensemble dans les champs, la moitié du chargement d’herbe pour les lapins de sa maman.
Elle n’y perdait pas car Jean Marie valait une bonne faucheuse et devait être modéré dans son ardeur.
J’avais demandé à pépère pourquoi Jean Marie ne parlait pas et il m’avait dit qu’il était Mongolien. C’était une explication suffisante, il était Mongolien comme d’autres étaient Espagnols ou Américains, et parlaient un langage incompréhensible..
Un soir, une cliente venue rechercher son linge trouva la maman morte sur le dallage de la cuisine. Le voisinage s’affaira, une voisine prit Jean Marie, d’autres prévinrent ses sœurs qui vivaient dans le lointain Paris, les amies proches firent la dernière toilette …
Je vous parle d’une époque où la mort faisait partie de la vie, on se recueillait devant les morts et les portes des maisons étaient drapées de noir. Tout naturellement la voisine emmena le garçon embrasser sa maman une dernière fois.
Jean Marie ne parlait pas mais il comprenait très bien .
Les habitants de Mongolie sont serviables et joyeux de nature mais leur cœur est très fragile.Trois jours plus tard il accompagna sa maman au cimetière couché dans une grande boite en bois .Il avait presque vingt ans et il était mort d’amour.
Tout le quartier les accompagna, et beaucoup de mamans pleuraient.
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28.12.2006
le carillon (fin)
Il fallait une circonstance grave, pour entendre le tic tac régulier du carillon, le battement du cœur de la maison.
On l’entendait quand le docteur auscultait l’un ou l’autre, et que chacun retenait son souffle. On entendait le carillon une fois par mois quand mémère comptait l’argent qu’elle donnait au monsieur de la Séquannaise, contre des timbres violets qu’elle rangeait dans une boite en fer.
On entendait le carillon lorsque nous entrions à un moment inopportun et que les grands se taisaient pour ne pas parler devant nous.
J’ai entendu le carillon ce soir de mars quand je suis passée embrasser ma grand-mère qui entamait sa route de solitude. Nous ne savions pas quoi dire et les tics tacs pesaient des tonnes en tombant sur nos cœurs.
Le carillon, non content de donner l’heure, avait aussi un autre talent…Il annonçait la pluie !Il n’avait pas de cadran annexe allant de tempête à très sec, tout était dans la sonnerie. Allait-il pleuvoir ? le dong de chaque note de la ritournelle se transformait, s’enrichissait, se doublait, se triplait de sons supplémentaires , dus à l’humidité de l’air et de la caisse de bois, et tout vibrait avec un bel ensemble qui faisait retentir en écho, toutes les tiges sonores de ses entrailles.
Le temps a passé, le carillon à quitté son mur, accompagné de son voisin du dessous, le petit secrétaire, et tous deux sont venus s’installer chez moi.
Le déménagement, la mort de pépère qui le remontait d’une main ferme chaque samedi, l’absence de mémère qui désormais devait allumer la lumière pour voir l’heure la nuit…ont fâché le carillon.
IL a commencé à bouder, à traîner des aiguilles …Il prenait une heure de retard en trois jours…Mon mari, qui n’aime pas lui non plus que l’on coupe la parole « au monsieur de la télé », me demanda de ne remonter qu’une mécanique sur trois, et je dus accrocher les ressorts commandant les sonneries intermédiaires à leur clou respectif dans la caisse de bois.
Le carillon retardait toujours, mais il ne sonnait plus que les heures. Je l’emmenais un jour chez un horloger spécialiste qui le répara contre une somme avec laquelle j’aurais pu acheter 20 pendules !
Un 11 février, ce satané carillon sonnait comme un possédé lorsque je rentrais à la maison. Mon mari ne savais plus quoi faire il l’avait décroché, secoué, et envisageait de l’exiler dans le garage..Même en bloquant son balancier, il continuait son récital, il nous sonnait toutes les sonneries que nous lui avions interdites depuis qu’il était chez nous. Ce jour là, j’avais tenu la main de mémère pour la dernière fois et après une nuit et une matinée de veille à son chevet, j’étais allée travailler quand ma mère et ma tante m’avaient remplacée. Ma chère grand-mère était morte dans leurs bras quelques instants après mon départ
J’ai toujours pensé que Raoul, qui attendait sa Denise au ciel depuis 23 ans, venait de faire sonner les cloches pour fêter leurs retrouvailles, pour lui rappeler que sur terre, il avait déjà du attendre d’avoir 23 ans pour qu’elle lui dise oui, un jour de Janvier, au son des cloches.
Depuis ce jour le carillon est fidèle à sa mission et d’une exactitude digne d’une horloge atomique. J’entends battre le cœur de mes deux « Vieux » dans son tic tac amical .Oh, ce n’est pas souvent qu’on l’entend, avec le bruit des uns et des autres, cette télé qui cause sans arrêt, c’est simple, je l’ai entendu la semaine dernière, le docteur auscultait mon mari et …je suis retournée bien des années en arrière….
Mais depuis le départ de ma grand-mère, le carillon n’a plus jamais sonné.
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27.12.2006
Le carillon (1)
Nous avons tous dans l’oreille, le son particulier des carillons, non pas les carillons d’églises ou de mairies qui peuvent interpréter des chansons quand on frappe leurs touches avec le poing (Cf Jean Louis pour explications), mais les carillons horloges, qui 4 fois l’heure égrènent leur sonnerie renforcée des coups annonçant les heures.
Quand ma grand-mère a quitté sa maison pour aller vivre en maison de retraite, ses filles se sont partagées ses pauvres biens et en ont fait profiter leurs enfants.
Parmi eux, deux carillons, un venant de la sœur de pépère , la tante Edith, l’autre celui que pépère et mémère avaient acheté en 1951, le huit septembre très exactement.
Ma tante hérita de celui de la tante Edith, et maman me donna celui de mémère, un peu parce que c’était le vœux de celle-ci qu’il me revint un jour et beaucoup parce qu’elle ne supportait pas cette mécanique carillonnante.
C’est un carillon comme tous les carillons, un Westminster, un carillon qui sonne tant qu’il peut.
Du temps où il trônait au dessus du petit secrétaire de pépère, ce carillon était docile et ne montrait sa belle voix qu’au quart, demi, moins le quart, en ce qui concerne les ritournelles et à l’heure pile pour le grand jeu. Ah, les douze coups de minuit, patiemment attendus pour les embrassades de la saint Sylvestre !
Les souvenirs du carillon sont très liés à ceux que j’ai de l’arrivée de la télévision chez mes grands parents.
A l’époque ou elle arriva, le » monsieur de la télé « était un homme grave, qui ne parlait pas pour ne rien dire. Le journal télévisé était » gobé tout cru »par le bon peuple qui ne mettait pas en doute les nouvelles annoncées.
La télé, il ne fallait pas lui couper la parole par une question ou une remarque anodine… » dis pépère à l’école y a une fille qui … »
Vous ne saurez jamais ce qu’a fait ou dit la fille en question. Aussitôt pépère grondait en disant :
-« on ne parle pas quand ça cause à la télé, je ne peux pas faire répéter le monsieur ».Après avoir subi le monsieur de la TSF, il fallait maintenant subir celui de la télé !
Je revenais de l’école à 18h45, après avoir fait mes devoirs à l’étude qui prenait fin à 18h30.Je n’expliquerai pas à mes congénères ce qu’était l’étude, pour les plus jeunes, qu’ils écoutent attentivement « le monsieur de la télé « puisqu’il est question de la remettre en place.
J’arrivais donc à 18h45,je posais mon sac, mettais mes chaussons, me lavais les mains après avoir bu un immense verre d’eau puis j’allais dire bonjour à mes grands parents .C’était l’heure du grand silence monastique car la boite à images était allumée .On voyait sur l’écran une pendule carrée sur laquelle pépère vérifiait chaque soir la bonne marche du carillon.
Au moment où celui-ci se déchaînait avant d’assener ses 7 coups, la femme tronc et son inséparable bouquet de fleurs apparaissaient, toute en sourire pour nous annoncer le programme du soir.
C’était une injustice criante, inadmissible. Tous les quarts d’heure, cet instrument retentissant coupait la parole « au monsieur de la télé »sans que quiconque s’en aperçoive !
Osait-on, mon frère ou moi émettre un son, nous étions aussitôt chapitrés.
Le carillon, pépère et mémère, habitués, ne l’entendaient plus ! mémère l’écoutait la nuit lorsqu’elle ne dormait pas et ce fidèle compagnon lui disait , en musique, l’heure sans qu’elle ait besoin d’appuyer sur cette poire, pendue au cordon de velours.
-« Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai entendu sonner toutes les heures ! » nous disait-elle parfois.
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